Trois ans et demi après avoir examiné les questionnaires, le même comité se penche cette fois sur les chiffres. Entre les deux : une cartographie de 7 591 aires de dénombrement, plus de onze mille personnes mobilisées, et sept vies perdues.
Bangui, 23 septembre 2026 - Salle de Conférence de Bé-Afrika
Le 24 mai 2023, à l'Hôtel Oubangui, le Comité technique intersectoriel du recensement (CTIR) se réunissait pour la première fois. Il s'agissait alors d'examiner des outils : le cadre légal, le chronogramme des activités, les questionnaires, le schéma de collecte des données. Les travaux se tenaient sous la supervision de M. APETE MATONGO Stève, Directeur de Cabinet par intérim du Ministre d'État chargé de l'Économie, du Plan et de la Coopération Internationale. Rien n'avait encore été collecté.
Ce mercredi 23 septembre 2026, le même comité s'est réuni dans la salle de conférence Bé-Afrika, au sein du BARC à Bangui. Cette fois, les documents posés sur la table ne sont plus des questionnaires à valider, mais les résultats provisoires globaux et préliminaires du Quatrième Recensement Général de la Population et de l'Habitation (RGPH-4).
Entre ces deux réunions, la République centrafricaine a recensé sa population pour la première fois depuis 2003.
Un présidium à l'image du caractère collectif de l'opération
La cérémonie d'ouverture s'est tenue devant un présidium de cinq personnalités, dont les cartons de table disaient à eux seuls la nature de l'entreprise : UNHCR, UNFPA, PCA ICASEES, MDB, DG ICASEES.
Au centre, Bienvenu Gustave SEMNGAÏ, Président du Conseil d'administration de l'ICASEES et Chargé de mission responsable de la Statistique au ministère de l'Économie, du Plan et de la Coopération internationale, représentait le Ministre, empêché. À sa droite et à sa gauche, les représentants des partenaires ; à l'extrémité, le Directeur général de l'ICASEES.
Cette disposition n'est pas protocolaire par hasard. Le RGPH-4 n'est ni une opération purement administrative, ni un projet de bailleurs : c'est une opération nationale, conduite techniquement par l'Institut national de la statistique, validée par les départements sectoriels et financée avec l'appui des partenaires au développement.
Le dispositif institutionnel du CTIR le reflète également. Le Chargé de mission responsable de la Statistique en est le Premier Vice-Président, et le Directeur général de l'ICASEES le Deuxième Vice-Président.
« Le recensement n'est pas qu'une simple opération statistique »
Dans son discours d'ouverture, prononcé au nom du Ministre chargé de l'Économie, du Plan et de la Coopération internationale, Bienvenu Gustave SEMNGAÏ a posé d'emblée l'enjeu.
« Le recensement n'est pas qu'une simple opération statistique ; c'est le socle sur lequel nous bâtissons l'avenir. Ce sont ces données qui dicteront la pertinence de nos politiques publiques, de notre planification et de l'allocation de nos ressources pour le bien-être de chaque Centrafricain. »
La formule mérite d'être prise au sérieux. Un pays qui ignore combien il compte d'habitants, où ils vivent et de quoi ils ont besoin, planifie à l'aveugle. Depuis 2003, la République centrafricaine a connu des bouleversements démographiques, économiques et sociaux considérables — déplacements de populations, évolution du découpage administratif, transformations des modes d'habitat. Aucune de ces évolutions n'était mesurée.
Le chemin parcouru depuis le décret n°22.077
Le RGPH-4 a été formellement lancé par le décret n°22.077 du 23 mars 2022. Le PCA de l'ICASEES a rappelé les quatre étapes qui ont jalonné le processus depuis.
La rigueur cartographique. La cartographie censitaire numérique et sa mise à jour, conduites de novembre 2020 à mars 2023, ont structuré le territoire national en 7 591 Aires de Dénombrement (AD). Ce découpage constitue le socle géographique de toute l'opération : sans lui, pas de dénombrement exhaustif possible. Le travail a dû absorber une difficulté imprévue — l'extension du périmètre administratif national, passé de 17 à 20 préfectures, 85 sous-préfectures et 182 communes, qui a augmenté la charge cartographique et imposé des actualisations.
La transformation technologique. Le basculement vers le numérique s'est appuyé sur 10 500 tablettes, 10 000 power banks, 400 kits Starlink et un espace cloud dédié au stockage des données.
Le capital humain. C'est sans doute le chiffre le plus parlant de l'opération, et il méritait d'être détaillé.
| Fonction | Effectif |
|---|---|
| Agents recenseurs | 7 800 |
| Chefs d'équipe | 1 600 |
| Agents de sensibilisation | 1 200 |
| Assistants TIC | 536 |
| Superviseurs | 72 |
| Coordonnateurs | 58 |
| Logisticiens | 58 |
| Administrateurs IT | 32 |
| Total | ≈ 11 350 |
À cet effectif s'ajoutent un Conseiller Technique Principal, une Experte internationale en CAPI et une Experte en EPC/traitement des données en CAPI. Toutes ces équipes ont été formées en cascade, du niveau national jusqu'aux agents de terrain. « Une véritable armée du savoir », selon les mots du discours d'ouverture.
L'épreuve du terrain. Avant le déploiement national, deux exercices grandeur nature ont été conduits : un Recensement Pilote (RP) sur 100 aires de dénombrement, puis un Recensement Pilote Allégé (RPA) sur 55 aires. Ils ont permis d'ajuster la méthodologie et d'évaluer la charge réelle de travail.
Ce que les pilotes ont révélé — et comment on y a répondu
Les phases pilotes n'ont pas servi qu'à valider : elles ont surtout servi à échouer utilement, avant que l'échec ne coûte cher.
Les populations mobiles et dispersées se sont révélées difficiles à localiser, de même que les ménages isolés, les diplomates et les ressortissants étrangers, dont la disponibilité était variable. Réponse retenue : des approches spécifiques et une prise de rendez-vous.
La formation, déployée sur 13 jours pour 70 personnels de terrain lors du RPA, a fait apparaître une maîtrise insuffisante de certaines sections du questionnaire — activités économiques, migration et éducation. Réponse : davantage d'exercices, et surtout davantage de simulations en sango. Le détail n'en est pas un : la fiabilité d'une réponse dépend d'abord de la clarté de la question dans la langue où elle est posée.
Les kits de collecte sont parfois arrivés incomplets ou tardivement, et l'autonomie de certaines tablettes ne dépassait pas quatre à cinq heures. Réponse : anticipation des commandes, power banks, alimentation de secours.
Les contraintes du dénombrement
Opérer sur l'ensemble du territoire national a imposé, selon les termes du discours, « une logistique de précision dans des contextes parfois difficiles ».
L'accès. État des routes, isolement de hameaux et de campements, cours d'eau saisonniers. Les équipes ont eu recours à la coordination avec les autorités locales, aux reprises différées, à la location de motos, aux contrôles en laboratoire et à des missions complémentaires de terrain — selon une boucle en quatre temps : identifier, contrôler, corriger, reprendre.
La connectivité. L'internet était absent ou insuffisant dans certaines aires, entraînant transmissions et synchronisations différées. Les 400 terminaux Starlink ont constitué la réponse satellitaire.
L'énergie. Recharge difficile, décharge rapide. Outre les 10 000 power banks, 200 groupes électrogènes ont été mobilisés pour sécuriser la continuité des opérations.
L'outil lui-même. Des difficultés d'utilisation du CAPI — la collecte assistée par tablette — ont été traitées par l'assistance des ATIC et des administrateurs informatiques, des débriefings quotidiens et une correction à la source.
La sécurité. Des difficultés ont été signalées dans plusieurs communes, notamment Ouadja Kotto, Yémé, Sido et Bakassa, et certaines zones n'ont pu être immédiatement couvertes.
Sept vies
C'est le chapitre le plus lourd, et la présentation technique ne l'élude pas.
Les documents font état de 46 accidents, 21 incidents et 7 décès survenus au cours des opérations. Les accidents sont principalement liés aux motos, aux véhicules et à l'état des routes. Les incidents signalés comprennent des morsures, des chutes, des vols et des cas d'enlèvement. Un dispositif d'orientation sanitaire, de suivi hiérarchique et d'appui financier a été prévu pour les agents concernés.
Les sept décès se répartissent entre cinq hommes et deux femmes. Six sont survenus des suites de maladie. Le septième est celui d'un coordonnateur résident du recensement, affecté dans sa zone de travail, mortellement atteint par balles.
Face à ce risque, certaines zones ont été délibérément exclues des opérations de rattrapage afin de protéger le personnel. L'exhaustivité reste l'objectif d'un recensement ; elle ne justifie pas d'exposer des agents à un danger avéré.
Derrière les 7 591 aires de dénombrement et les millions de données collectées, il y a plus de onze mille femmes et hommes qui ont parcouru le territoire national — et sept d'entre eux qui ne sont pas rentrés.
C'est aussi pourquoi le discours d'ouverture a tenu à saluer nommément « les Forces de Défense et de Sécurité, la MINUSCA et les Forces Alliées pour avoir garanti la sûreté de nos agents », aux côtés des autorités locales et des leaders communautaires.
Collecter, contrôler, corriger, rattraper
Les chiffres présentés au CTIR sont, selon les termes du discours, « le fruit d'un contrôle de qualité rigoureux, de la fusion des bases de données et de leur apurement ». Ce travail d'apurement s'est achevé quelques jours plus tôt, avec la quatrième et dernière phase de l'atelier d'apurement des données du RGPH-4, tenue à Boali en septembre 2026.
La démarche qualité s'organise en quatre temps — collecter, contrôler, corriger, rattraper — et vise cinq risques précisément identifiés :
- les erreurs et incohérences de saisie ;
- les doublons et les champs incomplets ;
- les omissions de ménages ou de zones entières ;
- les erreurs de numérotation ;
- la faible couverture de certaines zones.
L'accent a été mis sur la supervision, sur des contrôles à plusieurs niveaux et sur la correction à la source — sur le terrain, au moment de la collecte, plutôt qu'en aval sur une base déjà constituée. C'est une différence de méthode qui pèse : une erreur corrigée tard coûte davantage et laisse presque toujours une trace.
Cinq enseignements pour les opérations à venir
Au-delà du bilan, la présentation technique dégage une séquence de travail en cinq temps — anticiper, déployer, contrôler, corriger, améliorer — et cinq priorités :
| Priorité | Ce qu'elle recouvre |
|---|---|
| Logistique | énergie, connectivité, transport, équipements |
| Terrain | sécurité, mobilité, couverture |
| Technique | connectivité, énergie, CAPI |
| Qualité | contrôles, correction, rattrapage |
| Humain | formation, supervision, logistique |
Ces enseignements ne valent pas que pour le RGPH-4. Ils constituent un capital méthodologique pour l'ensemble des opérations statistiques que conduira l'ICASEES dans les années à venir.
À quoi serviront ces chiffres
Le discours d'ouverture est explicite sur les trois usages attendus des résultats :
- ajuster les investissements dans le capital humain, en santé et en éducation ;
- mieux cibler les infrastructures prévues par le Plan National de Développement (PND) ;
- affiner la décentralisation des services publics.
Au-delà, les données du RGPH-4 sont appelées à devenir la référence pour l'emploi, l'habitat, la protection sociale et l'ensemble des politiques territoriales. Elles serviront également aux chercheurs, aux collectivités et aux partenaires au développement pour améliorer la programmation et le ciblage de leurs interventions.
Une consigne de confidentialité rappelée avec fermeté
Le PCA de l'ICASEES a tenu à assortir l'ouverture des travaux d'un avertissement sans ambiguïté.
« Les résultats globaux et préliminaires que nous allons examiner sont provisoires. À ce titre, ils ne devront, sous aucun prétexte, faire l'objet de publication des médias ou de partage avant la tenue de la Commission Nationale du Recensement (CNR), présidée par le Premier Ministre, Chef du Gouvernement, seule instance habilitée à donner l'approbation officielle. »
Il a appelé au « sens des responsabilités de chacun des membres du CTIR » et à « la retenue des médias présents ».
Le présent article respecte cette consigne : aucun chiffre de population n'y figure. Ces données appartiennent au processus institutionnel, et c'est à la Commission Nationale du Recensement qu'il reviendra de les rendre publiques.
Le dernier filtre avant la CNR
Pendant trois jours, du 23 au 25 septembre, les responsables statistiques des départements ministériels, les représentants des organismes internationaux, les acteurs des ONG et les équipes de l'ICASEES examineront les résultats provisoires et les aspects méthodologiques de l'opération.
Le rôle du CTIR a été rappelé sans détour : ses recommandations constitueront « le dernier filtre avant la transmission des rapports à la Commission Nationale du Recensement ». Les participants sont invités à un examen « critique mais surtout constructif » — confronter les analyses, identifier d'éventuelles insuffisances, s'assurer que les données finales reflètent au mieux la réalité démographique du pays.
C'est très exactement la fonction que ce même comité remplissait en mai 2023 sur les questionnaires. Trois ans et demi plus tard, il l'exerce sur les résultats.
Une reconnaissance collective
Le discours d'ouverture s'est achevé sur une série de remerciements qui dit assez le caractère partagé de l'entreprise : aux autorités locales et aux leaders communautaires pour leur rôle de facilitateurs ; aux Forces de Défense et de Sécurité, à la MINUSCA et aux Forces Alliées pour la sûreté des agents ; aux populations centrafricaines pour leur civisme et leur accueil ; à l'ensemble du personnel de bureau et de terrain ; et aux partenaires techniques et financiers — la Banque mondiale pour son appui financier substantiel, l'UNFPA pour son leadership technique, ainsi que l'UNHCR, le PNUD et l'UNICEF.
Vingt-trois ans après le recensement de 2003, la République centrafricaine s'apprête à disposer d'une photographie actualisée de sa population et de son territoire. Le chemin reste à parcourir jusqu'à la publication officielle : examen technique, consolidation, validation institutionnelle.
Mais l'essentiel du travail de terrain est derrière. Le défi est désormais de transformer cette masse considérable de données en une connaissance statistique fiable, accessible et utile à la planification du développement national.
Tous unis et engagés pour la réussite du RGPH-4.
Rédaction :
Appolinaire GODOM OUALOU
Webmaster – ICASEES
Point Focal et Administrateur ODIN/ODP RCA



